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Inside Train 1 - Vol d’un smartphone



Je me tiens aux hauts des sièges pour me déplacer. Le train doit rouler à 100 km/h et ça tangue. C’est un vieux corail avec ses sièges un peu élimés mais fermes et de la place gratuite en début et fin de wagon. Me voyant avancer en déambulant, certains passagers lèvent les yeux de leurs portable, ordinateur ou magazine. Ceux qui conversent ne me remarquent que si je les frôlent à cause d’un soubresaut du train. A défaut, le monde n’existe que pour eux. C’est fou comme une conversation, profonde ou futile, peut nous extraire du monde réel. Celui-ci ne nous apparaît plus que comme un décor éloigné, un film aux couleurs et textures atténués, aux sons étouffés, comme si notre cerveau plaçait des sections de la réalité selon des plans de priorités.

Les toilettes sont biens, plus confortables et spacieuses que dans un TGV. En plus je suis verni, la cuvette n’est pas encore souillée de pisses ou autres matières d’usagers précédents. L’expérience est presque aussi aisée qu’à la maison, excepté le bruit agréable mais assourdissant des chocs rythmés produits par notre train logé sur les rails qui nous maintiennent vers notre destination et les spasmes d’amplitudes variées qui balance le corps d’un côté à l’autre. Luxe basique, ces toilettes sont munies d’une prise de courant. Celle-ci d’ailleurs est occupée. Un fil en part et descend vers le sas à essuie-tout. Je tire sur le fil en douceur et vois apparaître : un smartphone comme neuf, en parfait état, en train de se faire remplir la batterie, une icone battant la mesure des électrons qui entrent.

Je regarde attentivement la jauge de la batterie et réfléchis. L’image montre qu’elle n’est remplie qu’à 17%. J’ouvre la porte des toilettes et jette un coup d’oeil vers l’intérieur du wagon. Personne ne semble surveiller. J’en tire la conclusion que le propriétaire du smartphone vient de le mettre à recharger et ne reviendra le prendre que dans une heure ou deux. Au début, il devait surveiller la porte des toilettes mais pense désormais à autre chose. D’ici qu’il vienne rechercher son portable, plusieurs personnes me succéderont ici et tout le monde m’aura oublié puisque j’y suis entré dans les premiers temps du chargement du portable.

Feuillet interrail (Journey details)

Je retourne à ma place, le smartphone et son chargeur dans ma poche. Et tente aussitôt de me faire oublier, de disparaître. Pour ce faire, j'expérimente une sorte de sophrologie collective. Je m’adresse par la pensée à la conscience des passagers m'ayant vu me déplacer vers les toilettes et essaie d'y effacer toutes traces de mon passage. Il me semble parfois y parvenir, si ma concentration est suffisamment pure. Par exemple je remarque qu'une dame m'ayant jeté un regard appuyé en me voyant passer tout à l’heure, alors que je tente d’entrer dans sa mémoire cérébrale récente et la nettoyer, penche franchement la tête en arrière. Je me berce peut-être d’illusions mais suppute en être le responsable.

Une heure passe. Je sais intuitivement que ma force réside dans mon silence et ma capacité d’effacement. A ma grande satisfaction, quatre personnes, depuis mon passage, ont emprunté le même chemin que moi pour se rendre dans les toilettes où se trouvait branché le smartphone que j’ai subtilisé.
Ces quatre personnes constituent déjà un brouillard d’évènements enveloppant mon acte répréhensible. Peu à peu je suis rassuré, je me détends et me sens m’assoupir, accepte la situation et m’y soumets. Mes paupières se baissent, ma respiration ralentit et se calme. J’imagine que si j’ouvrais la bouche à ce moment, je produirais une incroyable voix grave d’outre-tombe tellement je suis détendu. Les roulis du train s’insinuent en moi de façon magistral comme si l’on avait monté le volume du son de l’absolu au maximum et je ne lutte pas, accepte de me fondre dans ce labyrinthe de bruits qui me dépassent, qui sont bien au-dessus de mes capacités. Je perçois alors la sensation de la détente du sommeil qui s’approche et juste avant de m’y perdre, j’ai conscience pendant une magnifique seconde combien cela va être bon.

Dans la forêt tranquille, obsédante, des sons du train en marche, ce sont des bruits secs et nerveux inhabituels qui me ramènent dans le monde. Quelqu’un passe, repasse à mes côtés et tape le sol. Et dans les interstices des cahots du train qui roule à pleine vitesse s'insinue une voix féminine débridée, la voix timide de quelqu'un qui n’a pas l’habitude de prendre la parole en public et qui doit forcer sa nature. Elle nous dit ce que je sais déjà :
- Excusez-moi. J’ai perdu mon portable que j’avais mis à recharger dans les toilettes. Est-ce que quelqu’un l’aurait vu ? Ce disant elle reprend aussitôt son déplacement et martèle le sol de plus belle sans attendre de réponse.

Je me décide à ouvrir les yeux et je la vois qui va en vient entre les sièges. Elle a entre 20 et 25 ans, n’est pas très grande et à première vue d’un physique plutôt banal même si elle tente de se rattraper par quelques artifices comme par exemple des escarpins qui expliquent le niveau sonore produit par ses déplacements. Ils sont le contre point d’une jupe assez courte qui dévoile une partie de ses jambes. Son visage n’est pas désagréable, sa jeunesse y étant pour beaucoup. Des cheveux légèrement roux et ondulés recouvrent ses épaules. L’ensemble produit un certain charme, surtout grâce aux subterfuges de l’étage inférieur.

Elle s’arrête de nouveau et cette fois est vraiment à la limite de craquer :
- S’il vous plaît. J’ai perdu mon portable avec toutes mes adresses, mes liens, mes favoris, mes photos, mes codes secrets, mes notes... Je dois absolument le retrouver s’il vous plaît. Je ne pourrais m’en passer ce n’est pas possible. S’il vous plaît la personne qui l’a pris je ne lui en veux pas mais il faut qu’elle me le rende, je ne lui dirais rien, s’il vous plaît rendez-moi mon portable.

La première à réagir parmi les passagers est une femme plus âgées qu’elle. Elle se lève et vient lui parler en douceur, en privé, si bien que je ne comprends pas ce qu’elles se disent. Par contre, au bout de quelques secondes je perçois qu’elle tient dans sa main un téléphone portable et pianote un numéro que la rousse lui communique. J’entends à ce moment mon cœur qui tape contre mon sternum. La dame monte son portable à l’oreille et les deux femmes attendent, installant un suspens dans le wagon. Pendant ce temps suspendu, c’est comme si je voyais partir de l’oreille de la rousse des myriades de fils dans toutes les directions pour sonder l’espace du wagon dans ses moindres recoins, jusqu’à l’intérieur même des valises et des sacs. Je sais que je ne risque rien car j’ai pris la précaution, bien sûr, d’éteindre le portable avant de le mettre dans ma poche mais je ne suis pourtant pas serein. Je retiens mon souffle bien que cela ne soit pas rationnel.

Comme il ne se passe rien, la rousse reprend son mouvement erratique dans le wagon, passant à côté de moi à plusieurs reprises, regardant dans tous les sens et même sous les sièges. Le train s’arrête à une gare. Elle regarde d’un air d’impuissance sortir quelques passagers parmi lesquels pourraient se trouver son voleur. Je l’observe observant les gens. Je commence presque à la trouver intéressante avec son regard triste et son visage désorienté. Non pas que je songe à lui rendre son smartphone mais, d’une certaine façon, je commence à m’habituer à elle et mes yeux peinent à s'éloigner de sa silhouette. Monte en moi l’envie de lui adresser la parole ce qui serait sûrement une connerie. Le train repart droit devant lui, le quai des voyageurs glisse derrière nous, apparaît des jardins et des pavillons, puis des champs parsemés de bois.

Je n’entends plus la rousse, que fait-elle désormais ? Serait-elle partie dans un autre wagon ? Peut-être est-elle allée se plaindre à un contrôleur lequel est en train soit de la rassurer en ce moment soit de la houspiller pour sa légèreté soit je ne sais quelle autre réaction. Je décide de me lever, m’autoprétextant avoir besoin de me dégourdir les jambes mais sachant pertinemment avoir un autre objectif. Une voix forte en moi me répète pourtant à l’envi «ne lui adresse pas la parole, ne lui adresse pas la parole». Je lui réponds «bien sûr». Et de nuancer aussitôt : «mais de toutes les façons je ne risque rien». Je fais des allers-retours dans le wagon, l’air de rien, et finis par repérer la rousse. Elle est affalée dans un siège double à quelques mètres du mien, les yeux dans le vague. Je continue ma marche et repasse à son niveau. Comme nos deux regards se croisent, j'en profite pour m'arrêter à côté de son siège et lui adresse la parole sur un prétexte tout trouvé :
- Vous avez retrouvé votre portable finalement ?
- Et non.
- Qu’allez vous faire
- Je ne sais pas.
- Où l’aviez vous posé ?
- Dans les toilettes.
- Ceux de notre wagon ?
- Oui.
- Vous êtes sûr que c’est bien dans ces toilettes-ci ?
- Oui.

Elle me répond sur un ton désinvolte et grave. Elle semble résignée et n’avoir plus le moindre espoir. Néanmoins un trait de son visage esquisse un début de soulagement que l’on s’intéresse à son cas.
Je m’assois sur un siège à proximité. Elle me raconte que c’est son 4ème portable, son 2ème smartphone, qu’elle a toujours transvasé d’un portable à l’autre toutes ses données intimes, lesquelles se sont accumulées au fil du temps ; elle vient donc de perdre une partie de sa vie. J’essaie de lui changer les idées en faisant un peu d’humour. Je lui dis qu’elle se porte bien pour quelqu’un qui vient de perdre une partie de sa vie ; que c’est peut-être une forme de rajeunissement. Je lui raconte que personnellement, je laisse toujours mon portable à la maison et qu’il ne me manque pas. Elle me fixe avec deux yeux incrédules. Puis j’essaie de changer de sujet et glisse sur la poésie des trains. Je lui dis que les paysages qui défilent, plaisants ou non, nous donnent une texture de la distance ; je lui montre à quel point le train est un orchestre musical avec ses rythmes, ses changements de rythmes, un théâtre minimaliste avec ses variations sociales, ces personnes qui descendent remplacées par d’autres qui montent et aussi un cinéma de la campagne et des villes traversées, lesquels sont projetés dans les encadrements des fenêtres et dont le spectacle nous est offert en surplus du transport, sans augmentation de prix, depuis un siège équivalent en confort à celui des cinés.
Cette dernière image lui plaît, je le perçois dans son regard qui commence à se détendre.

Je suis étonné de me trouver à l’aise avec elle, elle qui est désemparée par la perte de son portable, lequel portable se trouve dans mon propre sac à quelques mètres de notre duo de circonstance. Parfois me traverse une idée pure : et si je me levais, allais chercher le portable et lui rendais en toute simplicité ? Au pire elle me fait la gueule et m’envoie chier ce que j’aurais bien cherché ; dans le meilleur des cas, il se pourrait qu’elle m’adore ; après tout je serais celui qui a retrouvé son portable.

Bien sûr je ne fais rien. Je ne vais pas lui rendre gratuitement sans rien obtenir. Au contraire, je me lance un défi. Cette fille me plaît, je l'avoue. Alors je lui rendrai son portable, oui mais si je parviens à faire l’amour avec elle. Voilà le défi que je me lance, parvenir à la séduire et seulement une fois l’acte accompli lui rendre l’objet de sa vie. Elle vivra alors une double émotion, dont je ne peux totalement prévoir toutes les nuances. Il est possible que cela créera dans sa tête une forme de tiraillement, un écartèlement, un conflit. Elle aura deux raisons de m’aimer et une de me haïr. De quelle réaction un tel cocktail peut-il accoucher. J’ai du mal à me représenter l’expression de son visage dans cette hypothèse. Il n’est pas exclu que sa réaction s'exprime en deux temps. D’abord une immense joie et soulagement de retrouver cette partie de sa vie qu’elle pensait perdue, ensuite une haine féroce contre celui qui l’a berné. Il est probable que ce cadeau inespéré de ma part scellerait définitivement et paradoxalement la fin d'une éventuelle idylle naissante. Je peux le prévoir mais je ne dérogerais pas aux règles de mon défi. Si la miss accepte mes avances, je lui rends son portable, c’est dit et je m’en fais le serment quitte à sacrifier une histoire prometteuse.
Mais ces conjectures ne m’extraient qu’un temps de la réalité. Je suis dans le train avec cette demoiselle désespérée d’avoir perdu son portable et que je dois séduire. Rien n’est fait. Et il me suffit de regarder attentivement la miss enfoncée dans son fauteuil pour mesurer l’ampleur de la tache qui m’attend. Elle ne fait absolument pas attention à moi, ne regarde même pas par la fenêtre. Elle penche la tête vers son avant bras, elle ne dort pas mais semble hébétée, les yeux dans le vague, le corps plié regardant un peu devant elle dans le vide.

Feuillet interrail (Journey details)

Après quelques arrêts, je la vois s’agiter et attraper son sac. Elle se lève et s’oriente vers la double porte coulissante de sortie parmi d’autres voyageurs. Je lui emboîte aussitôt le pas et reste à proximité sans me faire remarquer. Je la suis sur le quai et dans le hall. Devant le fronton de la gare, elle s’arrête et regarde les directions possibles devant elle. Je me pose à ses côtés pour qu'elle me voit bien mais elle ne réagit pas. Alors je me jette à l'eau, avec un sourire timide je l'invite à boire un verre. Elle accepte sans conviction, ne sachant peut-être comment dire non à un type qui a été sympa avec elle dans le train.
Assis autour d’une petite table ronde sur la terrasse du café de la gare, nous ne trouvons pas grand chose à nous dire. J’essaie de lui faire parler de cette ville où je suis descendu pour la suivre mais que je ne connais pas. Elle me sert quelques clichés. Il apparait de plus en plus évident que, à l'intérieur ou à l'extérieur du train, je ne lui plais pas. Ou bien peut-être elle est trop perturbée par la perte de son portable pour s’intéresser à quoi que ce soit à ce moment. Elle ne me pose aucune question sur moi. Je lui livre malgré tout une vague explication de ma présence dans cette ville inconnue : un embrouillamini de raisons familiales. Elle ne m’écoute qu’à moitié, comme si mon propos n’atteignait que la périphérie de son cerveau. Son visage s’éclaire par contre dès qu’elle remarque un passant les yeux rivés sur son portable. Son regard se densifie alors au point qu’elle semble capable de reconnaître le modèle même à des dizaines de mètres d’où nous sommes assis. Au final, beaucoup de silences habitent notre tablée.
Ayant terminée son café, elle me remercie avec un sourire minimaliste et se lève pour prendre congé. Je lui saisis alors l’avant bras et lui dit :
- Oubliez un moment vos soucis, il faut vous changer les idées. Elle acquiesce mais va pour partir. Alors j’insiste.
- J’aimerais vous revoir.
Je n’obtiendrais qu’un numéro de téléphone, fixe, sans doute un faux.

Je décide de ne pas m’avouer vaincu, de rester dans ce bourg et trouve rapidement un hôtel. Assis sur le lit de cette petite chambre simple, avec sa vieille télé arrimée au mur et sa porte fenêtre qui donne sur une ruelle, je réfléchis. La situation est claire : cette fille ne s'intéresse pas à moi. Pour atteindre mon but, je ne peux donc pas compter sur mes attraits personnels ; ils sont sans effet sur elle. Par contre, je possède son téléphone portable. Elle est sans doute prête à tout pour le récupérer. La première chose à faire est de vérifier si le numéro de téléphone qu’elle m’a donné est valable. Mais à supposer qu’il le soit, elle me trouvera un peu empressé ; nous nous sommes séparés il n’y a qu’une heure. Après tout, je pourrais toujours lui dire que je voulais simplement vérifier avoir bien noté son numéro. Alors j’appelle la réception pour la mise en place de la ligne et pianote sur le combiné le numéro qu’elle m’a transmis. Je tombe sur un type qui ne connaît pas de Sylvie, le prénom qu’elle m’a donné en même temps que le numéro, qui me dit que je dois avoir fait un faux numéro. Je m’excuse de l’avoir dérangé et nous raccrochons dans un même élan. Je froisse le bout de papier sur lequel j’avais marqué le numéro, balance la boule de papier contre le mur et m’affale sur le lit dont je constate et apprécie la fermeté.

Je vais passer une nuit correcte dans cet hôtel calme. La télé me sert de berceuse et de somnifère. Au matin, je refuse l’offre de petit déjeuner à 8€ du réceptionniste, confirme que je garde la chambre un jour de plus et vais me promener dans le centre. De l’hôtel, j’atteins rapidement la rue principal, traversée par un tramway. Sur chaque côté de la rue de nombreuses boutiques toutes fermées pour l’instant. Les personnes qui marchent sur cette avenue ne viennent pas faire leur course, il est trop tôt. Je suis étonné de ne pas y trouver de café ouvert et remonte la rue instinctivement. J’arrive au bord d’un fleuve. Un passant m’indique la zone des cafés, soit la vieille ville à gauche soit une rue piétonne à droite, au choix, chacune étant à équidistance de l’endroit où nous nous trouvons. Il fait gris mais la journée s’annonce lourde malgré l’absence de soleil. Je fais plusieurs tours sur moi-même en regardant les nuances de gris du ciel et me dirige droit devant moi. J’atteins rapidement une rue piétonne relativement rectiligne, avec ses devantures anciennes en pierres de schiste apparentes et quelques cafés clairsemés de clients. J'en choisi un au hasard.

Quelle est la suite logique maintenant ? Je pourrais bien sûr revendre le smartphone et gagner quelques centaines d’euros mais ce n’est pas pour l’argent que je l’ai subtilisé. Je l’ai subtilisé parce qu’il m’était offert, que je l’avais sous la main et qu’il m’était difficile de refuser. C’était le début de quelque chose. Un objet qui s’offrait à moi comme un jeu de piste et dont ma présence dans cette petite ville est une étape. Cet objet s’avère être au final un sésame d’entrée pour la connaissance de cette jeune fille.
Je décide d'allumer le portable. Je ne vais pas regarder ce qu’il y a dedans, cela ne m’intéresse pas mais il faut qu’il soit allumé pour le cas où elle appellerait. Je sais que je prends le risque d’être localisé alors je vais prendre la précaution de ne l’allumer qu’en dehors de l’hôtel et pour des périodes déterminées.
Il y a quelques messages. Celui d’une femme un peu âgée qui semble être sa mère et puis un autre d’un collègue pour une question de boulot, une histoire de permutation d’horaires. Pas de message d’ami ou copine. Et un dernier message assez déroutant d'un numéro anonyme. J’entends beaucoup de silences, une respiration et quelques «allo» dont la sonorité me fait penser à la voix de Sylvie. Il s’agit d’un message laissé à 1h12 du matin cette nuit. Il ne me reste plus qu’à attendre.
Dans ce premier café, je dévore le quotidien du coin, toutes les pages régionales sans omettre une ligne. Puis je me rends de l’autre côté, dans la vieille ville, choisit un nouveau café sur la place centrale et m’assois sur la terrasse pour ne rien faire d'autre que d'observer les va-et-vient. Le téléphone sonne. Je décroche et entends un «allo» timide. C’est elle. Je lui réponds.
- Oui ?
- C’est vous qui avez volé mon portable ?
- Visiblement.
- Il faut me le rendre.
Je ne réponds pas, elle me dit.
- Que voulez vous en échange, de l’argent ?
- Non.
- Alors quoi ?
Je réfléchis un moment et je lui dit franco :
- Vous ne savez pas qui je suis mais moi je vous connais, je vous ai vue dans le train. Je suis amoureux de vous.
- Dans ce cas pourquoi me faites vous souffrir en me volant mon téléphone ?
- Les filles comme vous ne font pas attention à moi.
- Je ne sais pas quoi vous dire, que voulez vous ?
- Acceptez de faire l’amour avec moi et je vous rends votre portable promis juré.
Elle raccroche.

Feuillet interrail (Journey details)

Il ne me reste plus qu’à attendre. Il est possible qu’elle ne rappelle jamais, ou qu’elle rappelle pour m’insulter ou pour me proposer encore une fois de l’argent ou me menacer... Je me laisse jusqu’à demain pour prendre une décision si rien ne se passe.
Une journée à rien faire dans une ville inconnue. Je vais longer le fleuve pendant quelques kilomètres sur un voie verte, croisant quelques joggeurs et des cyclistes, dans l’espoir de trouver un pont et passer de l’autre côté. Le seul pont que je vais trouver est celui d’une autoroute, interdite aux piétons. Je décide de faire demi tour. Revenu au centre ville, sur une place au centre de laquelle une statue intéressante mais laide représente une sorte de golem sculpté à la tronçonneuse, je trouve un petit restaurant à crêpes. Nous ne sommes pas si loin de la Bretagne.

Le soir dans mon hôtel, toujours pas de Sylvie. J'ai éteint le portable par précaution. Sur le lit de ma chambre d'hôtel, je m'assoupis aux milieux de pensées et réflexions. Dans la nuit je suis réveillé en sursaut par un bruit fort dont je ne sais s’il était dans mon rêve, venait de la rue devant ma fenêtre ou de l'intérieur de l’hôtel. Je me lève, m’habille et vais faire un tour dehors avec le portable. Il y a un nouveau message. C’est Sylvie qui me dit : «j’ai reconnu votre voix, je sais qui vous êtes, vous êtes un beau salaud tordu. Rappelez-moi». Ce que je fais aussitôt. Elle me dit :
- Vous êtes gonflé de venir me parler dans le train. J’aurais dû m’en douter.
Je lui avoue la vérité.
- D’abord je voulais vous séduire à la régulière dans l’idée de vous le rendre à la fin mais vous avez refusé mes avances.
- Vous n’êtes pas laid mais vous n’êtes pas mon genre.
- Alors vous êtes d’accord ?
- Vous me promettez de me rendre mon portable ?
- Bien sûr, je serais réglo.
- Où et quand ?
- Maintenant à mon hôtel. J’ai très envie de vous.
- J’ai besoin de mon portable.
- Venez le chercher.

Sylvie se rend au rendez-vous et accepte de se plier à mon désir. Je crois que ce qui a facilité la transaction est le fait qu’elle me connaissait déjà et savait que je ne suis pas une brute purulente ni un rustre. Pendant l’acte, j’essaie de faire abstraction de la situation mais c’est compliqué. Elle n’est pas là pour le plaisir. Le moment où je lui rends le portable est le plus délicat pour moi. C’est le moment de vérité ; elle retrouve une forme de pouvoir et je peux appréhender qu’elle en use.
En fait, le smartphone de nouveau dans sa main, elle n’exprime qu’un immense soulagement. Elle sort de la chambre d’hôtel en me regardant avec de l’amour dans les yeux.

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